Air France et le mal français

Onze jours de grève et aucune solution en vue chez Air France. Première interprétation possible : les pilotes, par leur corporatisme sans limites, conduisent la compagnie à la ruine. Sans doute. Mais il y a une deuxième interprétation concevable : l’incompétence de la Direction générale en matière de relations sociales et son incapacité à promouvoir une politique suscitant un minimum de consensus, un moins en ce qui concerne les règles du jeu.

Résumons. Un conflit qui dure avec les syndicats, en tête desquels les syndicats de pilotes. Ne sachant plus comment s’en tirer, Jean-Marc Janaillac, le président, imagine, peut-être conseillé par son DRH, de mettre les syndicats en porte-à-faux par rapport aux salariés, ceci en organisant un « referendum » dont il espère que celui-ci lui donnera raison. Air bien connu : « les syndicats ne sont pas représentatifs du corps social, qui, lui, est beaucoup plus raisonnable », comme le prouveront les résultats du vote. Catastrophe : les résultats  donnent raison aux grévistes. C’est ce qui s’appelle un désaveu, de taille,  et un signe de ce que la Direction générale d’Air France n’a qu’une idée très vague de ce qui se passe sur le terrain. En bref, ses illusions se sont effondrées : les gens ne se comportent pas comme elle le souhaiterait ni comme elle imaginait qu’ils le feraient.

Ce pourrait être une simple erreur d’appréciation. Le problème, c’est que ce n’est pas la première gaffe de la Direction générale d’Air France. Passons sur le comité central d’entreprise du 5 octobre 2015 qui, faute d’une sécurisation suffisante des lieux, avait valu au DRH de l’époque le ridicule d’une photo le montrant, la chemise déchirée, en train d’escalader une clôture, les manifestants à ses trousses. Il y a à peine plus d’un an, le 23 février 2017 très exactement, le comité central d’entreprise d’Air France découvrait que les membres du comité exécutif s’étaient attribués une augmentation de leur rémunération de 41 % en un an. Démenti de la Direction : elle n’aurait été que de 17,6 %. Et Jean-Marc Jamaillac, sans doute pour détendre l’atmosphère, d’expliquer dans Le Parisien du 3 mars que sa rémunération, à lui, n’avait augmenté que de 5 %. Ceci à quelques jours de la négociation sur les salaires, la NAO, qui devait s’ouvrir le 7 mars. Bravo.

Si on ajoute à cela le fait que de nombreux salariés d’Air France sont sans illusion sur les intentions de la Direction à leur égard, il n’y a pas de quoi s’étonner du résultat du vote. Demandez aux stewards et aux hôtesses au sol comment ils voient leur avenir. Je le fais en moyenne une fois par semaine. Le résultat est éloquent : ils s’attendent à être remplacés par des robots et à être virés. Et c’est pourquoi je me refuse à scanner moi-même ma valise. « Si la Direction descendait un peu sur le terrain », me disait l’un d’entre eux (à moi, le client), « nous n’en serions pas là ».

On comprend l’exaspération des salariés de KLM. Dans les pays du nord, les grandes décisions font l’objet de discussions avant d’être adoptées. Les syndicats sont réellement partie prenante dans la vie de l’entreprise. En France, ils sont le plus souvent mis devant le fait accompli ; il ne leur reste plus, quand le « plan stratégique » leur est présenté, qu’à négocier quelques détails secondaires. Le problème, c’est que ça ne marche plus. Le cas de la SNCF en est l’illustration : le gouvernement annonce la réforme et veut limiter les négociations au cadre qu’il a ainsi imposé alors que les syndicats veulent discuter de la réforme elle-même, ce que le gouvernement leur refuse.

Le drame d’Air France déborde ainsi largement le cas d’espèce. Ce qui est en cause, c’est la suffisance de la bureaucratie au pouvoir, que ce soit dans certaines grandes entreprises ou dans les organes de l’Etat. Or, il ne suffit pas d’avoir été dans un cabinet ministériel pour faire un bon DRH et être assuré d’avoir raison (cherchez à qui je pense). C’est un point que le président de la République devrait avoir en tête : on peut mettre en avant une politique économique cohérente et audacieuse ; encore faut-il, pour qu’elle réussisse, qu’elle soit fondée sur une dynamique sociale positive. Et pour créer cette dynamique, il faut parler avec les gens, les écouter, éviter de les prendre pour des imbéciles et apprendre à négocier avec leurs représentants. A Air France, à la SNCF ou ailleurs.

Hubert Landier

Hubert Landier

Hubert LANDIER, soixante cinq ans, docteur d’Etat es sciences économiques, diplômé d’études supérieures en sciences politiques, diplômé de l’E.P.H.E., est considéré comme un expert dans le domaine du management humain de l’entreprise et des relations sociales.
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Hubert LANDIER, soixante cinq ans, docteur d’Etat es sciences économiques, diplômé d’études supérieures en sciences politiques, diplômé de l’E.P.H.E., est considéré comme un expert dans le domaine du management humain de l’entreprise et des relations sociales.

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